28 août 2026Entrevues

Répondre aux questionnements

— Par Gabrielle Bertrand-Lehouillier

Dans un article précédent, Gabrielle Bertrand-Lehouillier a fait un retour sur les œuvres des cinq artistes sélectionné•es par le programme Des arts dehors / Arts Outside (DADAO) 2025-2026 du Dance West Network à Vancouver. Iels ont répondu aux questions soulevées par Gabrielle suite à la présentation de leur travail à l’Alliance Française en mai dernier.

Palak Dhiman

Devant ce rituel magique, je me sens complice et un sentiment de confiance grandit en moi. Je me demande quelle est la relation de la performeuse avec cette émotion. Comment la confiance traverse-t-elle sa pratique et au-delà ?

Ma pratique du kathak commence par l’acquisition de bases solides. Les années consacrées au développement de cette technique ne se limitent pas à l’entraînement physique; elles rendent le corps malléable au sein de la forme et permettent à la danseuse d’en comprendre le langage à plusieurs niveaux. On dit souvent que « la technique, c’est la liberté », et cela trouve un écho profond dans ma pratique. Mes bases solides me donnent la liberté d’expérimenter, d’explorer et de créer quelque chose de nouveau, non pas en m’éloignant de la forme, mais en découvrant de nouvelles possibilités au sein même de son langage.

Pour moi, la confiance naît de la clarté qui s’installe lorsqu’une danseuse a véritablement passé du temps seule avec elle-même, avec sa danse et avec le processus qui consiste à la comprendre suffisamment en profondeur pour la dépasser. Lorsque cette précision s’installe dans une pièce, cela peut ressembler à de la confiance vue de l’extérieur. Intérieurement, cependant, cela ressemble moins à une certitude qu’au sentiment d’avoir démêlé quelque chose, de l’avoir compris suffisamment en profondeur pour ne plus avoir besoin de remettre en question chaque mouvement ou chaque intention.

Savera : The Awakening reflète tout ce processus. L’œuvre traverse des moments de turbulence pour finalement aboutir à l’aube, à un rayon de lumière qui apporte évidence et espoir. Je souhaitais qu’elle trouve un écho au-delà de ma seule expérience, auprès de personnes confrontées à leurs propres incertitudes, difficultés ou mutations.

Pour moi, l’espoir est ce qui nous donne la force de sortir des périodes de turbulence. C’est peut-être là que réside la confiance : non pas dans l’absence d’incertitudes, mais dans la force intérieure qui nous permet de traverser ces moments pour aller vers la paix.

Sarah Kennedy

J’ai le sentiment de l’accompagner dans un périple vers la transformation. Je ressens un désir d’émancipation. Je suis curieuse de savoir ce que le mot « émancipation » évoque dans le vécu de la performeuse.

L’émancipation est une interprétation intéressante de ma pièce. Pour ma part, je me sens piégée et bloquée dans cette œuvre, plutôt que libérée. Alors que je suis en orbite, figée dans le temps, incapable d’avancer, un monde tourne autour de moi. Je perçois de manière floue des personnes qui entrent et sortent de mon orbite. Elles continuent à aller de l’avant.

Mes mouvements répétitifs sont comme un tourbillon qui me maintient prisonnière de ce schéma. Les moments d’immobilité sont, eux, empreints de tension, comme si je luttais pour respirer. Vers la fin, lorsque je m’assois par terre et que je regarde autour de moi, je ne sais plus très bien ce qui va se passer ensuite. Est-ce que je continue à tourner en rond et à rester coincée ou est-ce que tout va disparaître? C’est une question à laquelle je cherche encore à répondre dans mon travail.

Rachel Helten

J’aimerais tant connaître le processus qui a permis à Rachel de lier son mouvement et sa voix dans ce projet. 

Les prémices de ce travail ont pris naissance dans une réflexion sur le thème des bouleversements et leurs répercussions sur moi-même et ma famille, ainsi que dans le constat de la souffrance de notre monde et de nos communautés. J’ai voulu explorer ce qui devient possible lorsque nous découvrons la beauté de cultiver l’empathie envers nous-mêmes et les uns envers les autres. L’un des principaux catalyseurs de ma guérison a été ce retour courageux et inébranlable à la douceur. Je crois profondément que notre monde a besoin de tendresse, d’attention, d’un lien avec la Terre Mère et d’intelligence émotionnelle. Cela m’a aidée à surmonter le syndrome de stress post-traumatique complexe (C-PTSD), qui peut morceler la conscience. J’ai exploré les souvenirs fragmentés et les fantômes du passé à travers le corps, découvrant ainsi que la douceur est une façon vitale d’entrer en relation avec nous-mêmes, les uns avec les autres et avec ce qui nous entoure.

Mon processus commence par la méditation, l’écriture libre et un échauffement physique; je puise dans mes textes et mon imagination pour explorer à travers le mouvement. Je travaille souvent avec des paradoxes tels que la disjonction et l’ouverture, en utilisant des exercices liées à la mémoire, à la fragmentation, aux boucles et à la direction venant de la tête. La voix a émergé naturellement; j’ai intégré un extrait d’une histoire de fiction que j’étais en train d’écrire pour simuler une rumination obsédante, parallèlement à ma poésie, afin de contribuer à façonner le récit. J’ai ensuite partagé mes idées avec mon cher frère Ben, qui a composé une musique originale à la guitare. Plus tard, j’ai intégré le chant comme une pratique délibérée visant à faire entendre ma voix et à m’apporter, ainsi qu’au public, un réconfort. Ce travail continue de me soutenir dans mon profond chagrin. Paradoxalement, l’exploration de la dissociation m’a ramenée à mon corps et à la joie glorieuse d’être en vie.

Linden Yin Choi

J’ai envie d’en savoir plus sur la manière dont Yin s’est inspirée des plantes et des champignons pour illustrer sa prière.

C’est en juin 2025 que, pour la première fois, j’ai entendu parler et vu des images des arrestations par l’ICE de travailleurs migrants dans les champs de fraises de Californie. Les traces de pneus sur le sol agricole et les plants de fraises écrasés m’ont submergé d’une profonde tristesse.

Ce tableau semblait inutilement violent. Détruire quelque chose qui grandissait, nourrissait, était destiné à donner et à offrir la subsistance. Ce que j’ai vu semblait être une métaphore de certaines vies, notamment celles de travailleurs migrants qui tentent de gagner leur vie, de subvenir aux besoins de leur famille et qui rendent service à la communauté californienne. Interrompues de manière surprenante et brutale.

En tant que responsable d’une parcelle dans un jardin communautaire de mon quartier, prendre soin de mes plantes et les regarder grandir est devenu pour moi une forme de méditation. J’imagine que les racines s’enfoncent vers les profondeurs tandis que les pousses et les feuilles s’élèvent vers la lumière. Il en va de même dans les arts martiaux chinois et dans mon mouvement. Lorsqu’une partie de mon corps s’élève vers le ciel, une autre s’enfonce dans le sol. Pour que notre énergie puisse se projeter vers l’extérieur, nous devons d’abord nous tourner vers l’intérieur.

Lorsque le monde extérieur me semble chaotique, je me tourne vers mon for intérieur. Je médite, je prie. Je demande aux éléments de m’apporter leur force, leur énergie et leur sagesse silencieuse. Les plantes la transmettent d’une manière que mon esprit rationnel ne peut comprendre. Mais mon cœur et le sang qui coule dans mes veines parlent la même langue que les cellules qui circulent dans les veines d’une feuille.

Punit Sin

J’ai eu envie de jouer avec Punit et Evye, mais je me suis retenue. Je me demande comment iels auraient réagi à cet imprévu, mais surtout si impliquer et inviter le public à dériver dans leur univers fait partie d’une suite possible pour leur projet. 

Nous nous demandons, nous aussi, comment nous aurions réagi. Nous n’avions jamais envisagé cette éventualité. Peut-être aurions-nous suivi le mouvement. Peut-être aurions-nous fait comme si de rien n’était. Honnêtement, je n’en sais rien, et j’aime bien ne pas le savoir.

We Just Out Here Loitering! est né d’une envie de créer un espace où l’on pourrait simplement flâner durant un moment. C’est un petit geste de résistance contre la pression qui nous pousse à être toujours productifs, performants ou à agir avec un but précis. L’œuvre embrasse l’incertitude, la lenteur et la possibilité de ne pas avoir de structure bien définie. Je me suis rendu compte que je vivais souvent ainsi. Une vie non structurée, bien que déstabilisante parfois, laisse également place à des possibilités, à des surprises et à des rencontres que la routine permet rarement.

L’une de nos intentions était d’étendre cette liberté au public. Nous espérions que les gens se sentiraient à l’aise de va-et-vient au sein du spectacle, de changer d’endroit, de se laisser aller à la rêverie, de bavarder à voix basse ou simplement d’être présents à nos côtés plutôt que de nous observer d’une distance fixe. Leur rôle n’avait pas besoin d’être figé.

Dans de nombreux spectacles, la place du public est clairement définie. C’est comme regarder un film au cinéma : tout le monde est tourné vers la même direction, reste immobile et partage le même cadre. Nous étions davantage intéressés par la sensation de regarder quelque chose depuis son salon, où l’attention vagabonde, où les corps bougent, où des conversations s’engagent et où la présence est moins codifiée et figée.

Peut-être que la prochaine étape ne consistera pas à demander au public de participer, mais plutôt de lui donner la possibilité de s’immerger dans l’œuvre à sa manière.

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