Ascétisme esthétique, avec Lauranne Faubert-Guay
— Par Marco Pronovost
Aerowaves 2025, Gorizia, Italie
Marco : Par le passé, tu as parlé de ton besoin de cohérence. Peux-tu élaborer ?
Lauranne : Honnêtement, c’est assez extrême. Dans ma vie personnelle, c’est comme un besoin de pureté, alignée avec mes valeurs. Je ne peux pas m’en éloigner. Tout doit être cohérent : mon mode de vie, [tout ce que je consomme], mon travail de création, mon temps libre. J’aime dire que ma pratique est une praxis ; une mise en action de mes valeurs. Ma façon de vivre et les créations que je mets sur scène font partie d’un même tout. Quand je dois faire quelque chose qui sort de cette cohérence globale, ça me dérange profondément. Ça me rend triste et frustrée. Ça arrive autant avec de petites choses qu’avec de grandes. Je suis vraiment idéaliste. Et ça vient avec beaucoup d’exigences que j’impose, à moi et à la vie. Je vis toujours ces moments de décalage comme des échecs. Acheter un ananas en hiver, c’est un échec.
Marco : Comment cette tension intérieure se manifeste-t-elle dans ton travail scénique ?
Lauranne : Je suis constamment en lutte, dans un duel continu entre mes idéaux, mes contradictions et la réalité. Sur scène, je crée de manière linéaire. J’explore différents types d’épreuves inspirées de l’ascétisme. J’essaie de voir quelles formes d’émancipation peuvent en émerger. J’ai réalisé que cette façon de créer est étroitement liée à la philosophie ascétique. Ces tendances ascétiques font partie de ma vie et de mes idéaux. Mais je suis aussi consciente du potentiel destructeur de cette philosophie. Je navigue toujours entre les contradictions, en essayant de déconstruire cet état d’esprit, tout en y adhérant encore. Ça fait partie de moi, que je le veuille ou non. C’est ça, le duel. Sur scène, j’explore différents types d’épreuves inspirées de l’ascétisme.
Marco : Et visuellement, veux-tu aussi que ton travail soit esthétique ?
Lauranne : La quête esthétique est vraiment importante pour moi. Ce qui m’intéresse profondément, c’est l’espace entre la liberté et le contrôle. Je vois mes pièces comme des cubes. Je crée des cubes très esthétiques, très polis ; à l’intérieur desquels une interprétation complètement libre peut exister. Si le cube n’est pas parfaitement raffiné, cette liberté d’interprétation ne peut pas exister. C’est comme une forme de sécurité que je crée. Ma scénographie est pensée dans les moindres détails. Mais une fois à l’intérieur, ma performance n’est pas du tout calculée. Je n’ai aucune idée de ce qui va se passer.
Marco : Tu décris ton travail comme transdisciplinaire : pourquoi est-ce important pour toi ?
Lauranne : J’aime utiliser le mot transdisciplinaire parce que j’ai un baccalauréat en arts visuels et une maîtrise en sociologie. Je crée donc avec l’œil d’une artiste visuelle, et tout est soutenu par une base théorique solide. Cet ancrage est absolument essentiel pour moi, parce que sans lui, j’ai l’impression de perdre mes repères. Ça donne une légitimité à mon travail. C’est ce regard-là qui me permet d’explorer des thèmes complexes. Ça ancre mon parcours personnel et mes contradictions. J’ai vraiment l’impression de créer des peintures vivantes. J’aime l’idée que le public assiste à un tableau vivant. C’est comme aller au musée voir une peinture, sauf que cette peinture bouge, elle a une présence, une énergie, une émotion. Ces scènes dégagent beaucoup de vulnérabilité, de fragilité et de force à la fois. Comme si j’ouvrais la porte de ma chambre et que je laissais le public entrer comme témoin. C’est aussi une posture féministe de dire : « Tu as le droit de me regarder, je t’en donne la permission. »
Ma formation en arts visuels fait aussi que je travaille énormément avec les images. J’ai tellement d’images dans la tête. Je veux les amener sur scène, particulièrement au niveau scénographique. Dans mon travail de mouvement aussi, je travaille avec des images : des souvenirs, des images gravées dans mon esprit que je réinterprète de différentes façons.
Marco : Quel est, selon toi, le rôle du public dans tes performances ?
Lauranne : Ce sont des témoins. Je suis constamment déchirée entre ce que j’aimerais faire et ce que je fais réellement. J’adore les dynamiques relationnelles… mais ce n’est pas ce que je fais. Dans mon idéal… c’est exactement ce qui se passe en ce moment : un public témoin à qui j’accorde l’accès à mon monde. Je pense que c’est un format qui me convient.
Marco : Quel type d’interprètes te touche ?
Lauranne : Les interprètes engagés et honnêtes me touchent beaucoup. Ces notions d’honnêteté et d’engagement sont vraiment au cœur de mon travail. J’aime voir des interprètes qui vivent réellement quelque chose sur scène. La vérité, la sincérité… ce sont des choses très importantes pour moi. Cela dit, la répétition est quelque chose de très conflictuel pour moi, parce que le fait de répéter une pièce en amont de sa représentation crée souvent chez moi une impression d’éloignement par rapport au réel, presque une sensation de malhonnêteté. J’ai l’impression que le réel arrive la première fois. Pour contrer cette sensation, j’essaie de redécouvrir le matériel à chaque répétition et à chaque représentation, comme si c’était la première fois.




