30 juillet 2026Entrevues

Entrevue avec Charles Brøken Brecard

— Par Myriam Jezequel

Originaire de Nouvelle-Calédonie/Kanaky de la diaspora vietnamienne, c’est en 2013 que Charles Brøken Brecard débarque à Montréal. Au départ désireux d’étudier la massothérapie, il se laisse finalement emporter par la danse et gradue de l’École de danse contemporaine de Montréal en 2017. Aujourd’hui, l’artiste évolue entre Montréal/Tio’tia:ke et Paris et propose son approche Fluidify dans le monde entier à travers des ateliers et des créations. Il nous en parle. 

- Peux-tu nous parler de ta technique que tu nommes Fluidify ?

Elle est le fruit de mes inspirations, de ma curiosité et de ma recherche de mouvements personnels. La notion d’infini y a une grande place. Elle est pour moi quelque chose d’absolu, d’incompréhensible et presque divin : c’était là avant toi et ça le sera après. Ce que je trouve inspirant là-dedans, c’est de se dire qu’on peut l’appliquer à la créativité, à l’imaginaire et à la beauté dans le sens général du terme, ce que l’on estime beau au-delà des codes sociaux et culturels. Et donc ça ouvre le champ des possibles, l’infinité des mondes qu’on peut créer, des poésies qu’on peut écrire, des réalités qu’on peut incarner. Pour moi, ça donne du sens et un peu d’espoir dans une société où tout est rationnel, utilitaire, calculé et, pour le coup, autodestructeur.

- Qu’est-ce qui t’intéresse dans la forme circulaire, autre fondement de ta danse ?

Ce qui me fascine, c’est comment cette forme a inspiré des peuples séparés par des milliers de kilomètres de distance sans les moyens de communication qu’on a aujourd’hui. Le cycle, le mouvement des planètes, les mathématiques… je pense qu’il y a quelque chose de très organique qui fait son chemin dans nos réflexions, et dans nos corps. Le corps lui-même est d’ailleurs fait de spirales et de circularité ! 

Dans mon processus artistique, j’ai pris conscience de cette forme particulière et j’ai cherché comment elle peut faciliter le mouvement. Avec elle, il est possible de créer l’illusion de lignes et de structures plus rigides ou plus fluides. Côté esthétique et spatial, beaucoup de danses se pratiquent en cercle (les cyphers de streetdance, les danses traditionnelles grecques, africaines, la valse, le tango, etc.). D’autres, non, mais font tout de même appel à des mouvements circulaires (bboying, electrodance, danse traditionnelle chinoise, arts martiaux, etc.).

- Qu’as‑tu découvert dans l’exploration du cercle dans diverses danses ? 

L’étendue des esthétiques qu’il peut provoquer. Par exemple, dans le ballet classique, on le retrouve dans les pirouettes, dans les ports de bras et les déplacements dans l’espace. En danses africaines, il est surtout dans les mouvements de colonne vertébrale. En danse orientale, c’est dans les vagues de corps. En danse traditionnelle chinoise, dans les mouvements globaux. En fait, comprendre et visualiser les cercles permet de saisir un mouvement plus rapidement. C’est simplement une façon d’appréhender différemment une danse. Certains n’y voient que des lignes. J’ai choisi de voir les cercles.

- Ta dernière création, Les sans vagues, danser l’océan pour ne pas l’oublier, explore l’histoire d’un peuple imaginaire qui cherche à préserver la mémoire de l’océan. Quels récits et imaginaires t’ont inspiré ? 

J’ai puisé dans la culture calédonienne afin de créer un monde alternatif qui peut transmettre et porter plusieurs émotions humaines : le deuil, la colère, la dépendance, l’oubli, l’espoir, etc. Quand je crée en général, j’évite de m’inscrire dans une logique réaliste. J’aime proposer quelque chose de plus fantastique et surréel pour évoquer symboliquement des sujets contemporains. Par exemple, on a dans la pièce des nattes tressées, qui, dans la culture mélanésienne, représentent les liens entre les personnes et sont utilisées lors de diverses cérémonies. Dans l’œuvre, elles symbolisent des ilots, des refuges…

- Quels défis as‑tu rencontrés pour articuler différents styles ? 

Le gros défi est de ne pas dénaturer un style. C’est sur quoi je travaille avec SKLTR, une pièce de krump que je co-dirige avec 7Starr, pionnier du style canadien ainsi que cinq autres krumpers du milieu. L’idée, c’est d’hybrider, mais aussi de rendre hommage à une culture et de pouvoir ouvrir de nouvelles portes en termes de langage chorégraphique. Les principes de Fluidify aident les pratiquant·e·s à développer d’autres compétences qui pourraient leur servir dans leur pratique (comment recycler l’énergie, la visualisation, l’état de flow, etc.)

- De quelle manière tes héritages culturels nourrissent‑ils ton travail chorégraphique ? 

Je suis vietnamien un peu métis, né sur un territoire colonisé : Nouvelle-Calédonie/Kanaky. J’ai grandi avec des communautés diverses, du Pacifique, d’Asie, d’Europe, influencé par une danse issue des Afro-Américains, etc. Ma vision du monde est d’emblée métissée, d’où mon désir de tout hybrider sans trouver une pureté de forme (même si je respecte ça.). Mon travail chorégraphique s’inscrit sur plusieurs plans, jamais vraiment ancré dans un territoire, peut-être toujours un peu flou, peut-être un peu bancal ou aligné différemment par rapport à ce qui se fait, mais qui, malgré tout, arrive à toucher ceux et celles qui le regardent. Ça reflète un peu ma personnalité si on veut…haha ! 

Lire d'autres articles