Les murs résonnent : Rendre visible l’invisible
— Par Gabrielle Bertrand-Lehouillier
Cet article à été rédigé dans le cadre de la Résidence Interstice.
C’est une soirée de première à L’Agora de la danse, et pas n’importe laquelle. Il s’agit de la première fois que de la gigue québécoise y est diffusée dans une forme scénique professionnelle. Les murs résonnent de la compagnie Les Archipels, présentée jusqu’au 24 octobre, s’inscrit tout de même dans une démarche résolument contemporaine.
Pour un œil de gigueur·euse, la pièce Les murs résonnent est perçue comme éclatée et appartenant pleinement à la contemporanéité. Pour l’habitué·e de danse contemporaine, les codes de la danse traditionnelle sont partout. Ce constat semble donc donner raison aux créateurs quant au défi de métissage qu’ils se sont lancé.
En effet, ce spectacle chorégraphique témoigne d’un moment charnière dans le parcours des artistes Philippe Meunier et Ian Yaworski qui, tous deux issus de la danse traditionnelle québécoise, en utilisent les codes comme point de départ à leurs créations de danse contemporaine. Pour eux, ce n’est donc pas nouveau, mais la question de la pratique et de l’évolution contemporaine des danses traditionnelles québécoises reste d’actualité. Ce n’est d’ailleurs qu’en 2023 que la gigue a été désignée comme élément du patrimoine immatériel du Québec. Bien que cette danse soit passée symboliquement à l’histoire grâce à cette désignation, le pari des Archipels consiste à la démocratiser, tout en élaborant un nouveau langage au croisement de celle-ci et de la danse contemporaine.



En contact avec l’oeuvre
Un léger changement lumineux annonce le départ du spectacle et les huit danseur·euses entrent énergiquement sur scène, en marchant. Le son de leurs bottines et souliers sur le sol est clair et déterminé. S’ensuit un moment en lenteur où, répartis sur la grandeur de la scène, les interprètes tournent sur eux-mêmes en portant une main au centre de leur poitrine, l’autre bras tendu dans l’espace. Légèrement arrondi, celui-ci semble accompagner une autre personne, invisible, avec attention et soin.
De cette image éloquente à l’avant-dernier tableau, les interprètes évoluent sans se toucher. Certains moments de proximité physique en groupe ou sous-groupe ont lieu à divers moments de l'œuvre, mais ce n’est qu’à la fin que nous retrouvons plusieurs duos et trios qui entrent enfin en contact. Les danseur·euses se prennent par la main, la taille, l’épaule et s’organisent en une contredanse contemporaine qui implique abondamment le haut du corps, contrairement à la tradition de la gigue qui se concentre généralement sur l’agilité des pieds et des jambes.
Est-ce que le contact des corps nous a manqué ? Difficile à dire. Les interprètes se relient différemment, entre autres par la voix, à plusieurs moments. Une séquence haute en couleur, sur une musique percussive et folichonne, déconstruit des pas de gigue en y ajoutant des mouvements de bassin et de bras, mais surtout des exclamations et onomatopées collectives. L’ambiance sonore change ensuite pour un rythme électro, l’éclairage coloré bouge autour du groupe et les cris s'intensifient, rappelant une soirée dansante animée. Un peu plus tard, c’est une chanson qui émerge du groupe par accumulation des voix a cappella. L’atmosphère change drastiquement, puisqu’elle raconte une histoire de mariage obligé, sur fond d’allures et réalités anciennes.
Quelques moments de languissement existent toutefois dans la pièce où on espère être surpris·e par une autre dynamique, rythmée ou simplement inattendue. Ceux-ci permettent néanmoins aux interprètes de rattraper leur souffle et au public d’apprécier le travail des costumes et des éclairages.
Dans leur travail de recherche, Les Archipels (et parallèlement plusieurs autres artistes de la scène trad) apportent sur scène une partie du folklore québécois, encore bien invisible dans nos quotidiens. D’ailleurs, le spectacle nous rappelle à deux moments, très clairement par les éclairages de forme conique d’un jaune ambré contre le cyclorama en fond de scène, que la danse à laquelle on assiste a lieu sur scène, sous les projecteurs, plutôt que dans le salon chez « mononcle » ou dans une veillée communautaire. Comme une manière d'affirmer que, malgré son bagage historique de métissage qui ne date pas d’hier, ce n'est encore que le début de cette forme de danse portée sur la scène.
Photos : ©Vitor Munhoz
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