3 juillet 2026Critiques

La Nuit de la danse 2026 : des corps qui racontent le monde

— Par Léa Villalba

Le 19 mars 2026, la 44e édition du Festival du Film sur l’Art (FIFA) présentait sa Nuit de la danse. Près de 20 vidéo-danses ou courts-métrages où les corps incarnaient mémoire, résistance, rituel, langage amoureux ou pure échappée visuelle. Certains films me sont restés en tête après la projection, grâce à la construction solide d’un imaginaire, à la richesse d’une histoire ou à la sensibilité des corps. D’autres, malgré de belles images ou de claires intentions, m’ont davantage laissé sur ma faim.  

And Me, I’m Dancing Too
Voisines

Les documentaires présentés m’ont tout simplement fasciné. Tout d’abord, mon coup de cœur : And Me, I’m Dancing Too de Mohammad Valizadegan. C’est l’un des rares films politiques de la soirée. À travers des moments simples de vi, entre amis, dans des espaces publics, on comprend à quel point la place de la femme n’est pas la même que celle de l’homme en Iran. Et que la danse est un acte risqué, interdit. Le film fait émerger, sans provoquer, une question bouleversante : pourquoi certains corps ont-ils le droit de de se mouvoir, de se ressentir, de danser, et d’autres non ? En toute subtilité et surtout sincérité, And Me, I’m Dancing Too montre comment la danse y est un désir de vie, mais aussi une ligne de fracture sociale. 

Voisines, de Julia Flaster, explore les arts du pole dancing, du cabaret et de la drag dans les soirées parisiennes. Ce documentaire refuse de réduire ces pratiques à leur dimension sexy ou spectaculaire. Il laisse entendre des voix, des parcours et surtout des fiertés. Les talons deviennent une armure, les paillettes une affirmation. Coloré, libre et assumé, le film dévoile comment l’art a le pouvoir de transformer la vulnérabilité en puissance.

Adieu l'Opéra
Danse mortelle, anatomie d’une épidémie de transe

La narration simple, mais remplie d’émotion d’Adieu l’Opéra de Yonathan Kellerman fonctionne. C’est celle d’un corps, mais surtout d’un individu, qui a tout donné et qui doit apprendre à quitter la scène. Le film touche parce qu’il ne romantise pas seulement la grâce du danseur et du monde du ballet ; il montre aussi l’usure, le stress et le deuil d’un adieu. 

Rendez-vous au 16e siècle, en plein cœur de l’épidémie de Strasbourg avec Danse mortelle, anatomie d’une épidémie de transe, de Bastien Gens. Légende urbaine, phénomène presque paranormal, maladie, le film nous intrigue par l’ambiguïté narrative qu’il assume dès le départ. Il parvient à transformer un fait historique presque irréel en une réflexion sur la croyance et la perte de contrôle. Danser ici n’est plus une façon de célébrer, de créer ou d’être ensemble, mais bien quelque chose, dans le corps ou dans l’époque, qui déborde. 

Rebonds
La Passion
Your Love: Beside Me

L’histoire de la tecktonik, style né en Frane au début des années 2000 est à l’honneur dans Rebonds, de Marianne Getti et Loïc Phil. Du club à la rue, le film rappelle qu’un mouvement peut surgir d’un contexte très précis avant de devenir un langage partagé, reconnaissable, presque générationnel. On y sent le plaisir de documenter un style souvent réduit à une mode, mais qui a pourtant marqué des corps, des espaces et des imaginaires. Et qui continue encore à le faire sous l’appellation plus correcte de danse électro. 

La Passion, d’Alain Fleischer, séduit par sa narration douce : dans le gris d’un quotidien d’usine, l’amour fait apparaître la couleur. Les corps aimants et aimés ouvrent une brèche dans la routine, puis celle-ci se propage à d’autres amoureux·ses. Il y a là quelque chose de presque naïf, mais assumé, qui touche parce que la chorégraphie porte l’idée sans l’écraser. Your Love: Beside Me, d’Ali Kenner Brodsky, parle aussi d’amour, mais en choisit la partie plus intime. En noir et blanc, dans un jardin, une maison ou une grange, deux corps se frôlent, se soutiennent, s’éloignent et se retrouvent. Le film avance dans la douceur des gestes minuscules : une main, une épaule, un bras. La dédicace finale à la mère de l’artiste donne à cette délicatesse une profondeur mémorielle. Rien n’est spectaculaire, et c’est justement ce retrait qui rend l’ensemble touchant.

Answer
Rightside/Down
What We Say, When We Say Nothing

Trois jeunes femmes dansent chacune dans leur environnement, entre neige, studio et noir et blanc dans Answer, de Mary-Lee Brunet. Le popping, les ralentis et les liens qui se créent puis se défont composent un film de sensations, où les corps semblent à la fois chercher l’ancrage et l’émancipation.

Un personnage, souvent sur les mains, se balade dans Rightside/Down, d’Eric Bates. Il renverse, au sens propre comme au figuré, les codes du monde du travail et du sérieux social. Dans un bar, sur une table, avec des chaussures détournées ou un verre bu à l’envers, le film fait du déséquilibre une manière d’échapper aux postures imposées. 

Toujours dans l’univers du jeu, on retrouve What We Say, When We Say Nothing, d’Oleg J. Celui-ci joue avec les codes du conte, de la répétition et du théâtre. Une ballerine, une épée, des déguisements, une salle vide : le film s’amuse à déplier les identités et les rôles. Les personnages se réinviter sous nos yeux sans jamais se prendre trop au sérieux. C’est enfantin, et doux. 

The Oath
DANCE + CITY
Se connecter de l’intérieur vers l’extérieur

Des femmes se rapprochent, forment un cercle, chantent, parlent en même temps, répètent des gestes quotidiens jusqu’à les faire basculer dans la chorégraphie dans The Oath, d’Alla Kovgan et Annie-B Parson. Le film fascine par ses lumières jaunes et orangées, par son sentiment de communion et par cette légère inquiétude qui plane : celle d’un groupe qui cherche la perfection, peut-être jusqu’à l’obsession.

Une série de tableaux urbains et architecturaux, à l’esthétique léchée, recherchée : un duo dans des escaliers, un homme de ménage qui transforme les couloirs d’un hôtel en terrain de jeu, une danseuse dans un chantier envahi par l’eau, des corps qui se rejoignent dans un bureau ou une bibliothèque silencieuse, compose DANCE + CITY. Le concept est simple, faire dialoguer la danse avec la ville, mais a tout pour séduire. Cependant, l’accumulation des segments finissait par diluer un peu l’impact de chaque proposition. 

Se connecter de l’intérieur vers l’extérieur, de My-Van Dam, proposait une recherche sensible autour du son, du silence, des tapotements, des objets et des liens entre quatre interprètes. L’approche avait quelque chose d’intéressant, notamment dans le travail des costumes noirs et blancs et dans la manière de créer une relation physique entre les corps. Mais l’ensemble restait plus conceptuel qu’émouvant, comme si la proposition demeurait à distance de ce qu’elle voulait faire ressentir.

Chélanie Beaudin-Quintin nous plonge un univers bleu, profond, presque technologique, où les interprètes dansaient avec des machines et des fils dans Comme un écho. Le potentiel était là, entre mystère, jeu et dispositif scénique. Pourtant, la relation entre le corps et la machine intriguait, mais ne se déployait pas tout à fait assez pour dépasser l’effet de surface.

Espace circulaire, chants méditatifs et murs couverts de papillons caractérisent l’œuvre d’Étienne Boilard : Soherin’avaratra : La chrysalide du Nord. L’atmosphère y était claire, presque muséale, mais ne laisse pas une empreinte forte. Il en restait surtout une image, plus qu’un véritable mouvement intérieur.

Île tête nue, d’Aitor Ibáñez, filme le corps comme un paysage, en noir et blanc ralenti, avec une attention partuclière portée à la colonne vertébrale, aux lumières et aux textures. L’expérience devient progressivement psychédélique, parfois inquiétante. Le geste, lui, y est assumé, mais l’esthétique très sensorielle et abstraite peut aussi créer une distance : on admire la recherche plastique sans toujours y entrer complètement.

Landed
Aperçu

Pour un film joyeux, rassembleur et doux, il fallait regarder Landed, de Marlene Millar. C’est en effet le collective, et sa chaleur humaine qui y sont mis de l’avant. Musique live sur un toit, trompettes, saxophone, groupe qui danse à l’unisson devant des grues, des ponts et des paysages portuaires. Les gestes sont simples. Les chants créent une belle impression communautaire, sans empêcher une certaine répétition de s’installer.

Deux chaises, la nature, des chaînes et un coucher de soleil. Aperçu, d’Iban Bourgoin et Jane Millette, construit un univers poétique où corps saccadés et effets lumineux sur les peaux cohabitent. L’ambiance qui s’en dégage est intéressante, mais parfois un peu opaque. 

Vortex
One Human Show
Hôtel Chelsea

Vortex, de Sébastien Provencher et Alex Côté, oscille entre douceur et tension, entre gestes forts et concrets et torture intérieure. La scène, qui se déroule sur un chantier, dans les fils, les sons produits par les objets et les corps, impacte par les images qu’elle crée et l’incarnation physique de l’interprète. 

Yue Zhu assume de son côté l’étrangeté, le mystère. One Human Show met en scène un personnage qui navigue dans des espaces, entre imaginaire et réalité. De la déchèterie au vide, en passant par la naissance d’un double. Un voyage dans lequel il faut réussir à embarquer. 

Une femme danse sur les trottoirs de New York, portée par le vent, les costumes, les gros plans et des paroles philosophiques. Hôtel Chelsea, de Stephen O’Connell, propose ici une image belle, un mouvement contemplatif, léger. Mais le film reste peut-être trop lisse pour marquer les esprits. Il flotte, avec grâce, sans nécessairement s’imposer.

Pour conclure, la Nuit de la danse est chaque année un beau voyage. On y apprécie la diversité des propositions qu’elles soient sélectionnées pour leur beauté, leur engagement, leur sensibilité ou leur format. Un bon moyen de parler à tous les goûts. Les films qui parvenaient à faire sentir pourquoi les corps bougeaient, ce qu’ils revendiquaient, ce qu’ils représentaient, étaient selon moi les meilleurs. Les autres, même lorsqu’ils étaient visuellement séduisants, semblaient parfois oublier que la danse au cinéma ne tient pas seulement à l’image : elle a besoin d’un rythme, d’une nécessité, d’un point de vue.

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