1 mai 2026Critiques

Dirt : spirale d’apocalypse

— Par Caro Morcos

Le théâtre Outremont, magnifique dans son charme suranné, détonne avec le plateau vide de Dirt, une création de la compagnie Tentacle Tribe. Selon sa description, celle-ci se veut “une critique de la relation conquérante de l’humanité avec la planète”. Mais qu’en est-il vraiment?

Sur la scène plongée dans le noir, la lumière est angoissante, basse. Elle s’accroche aux reliefs d’un corps-tournesol. Ayant tournée de soleil en soleil jusqu’à en perdre les pétales, la fleur desséchée nous fixe, nous annonçant la période post-apocalyptique dans laquelle nous sommes plongé·es. Puis, la lumière dévoile, découpe, et présente tour à tour les cinq interprètes sans s’attarder. L’air enfumé se dissipe en volutes sous leurs passages rapides, souples et agiles.

Les tableaux s'enchaînent devant nous de manière découpée. Les mouvements amènent fluidité, en courbes et spirales douces. À travers ce geste perpétuel, une lente narration se déroule devant nous, autour d’un·e enfant-marionnette. Si le début prometteur laissait supposer une pièce fragmentée, il s’avère que l’histoire est finalement linéaire. C’est celle attendue pour un·e enfant de l’apocalypse, avec fuites, errances, abandons, solitudes, réseaux de support qui apparaissent puis disparaissent, violences et répressions…

©Melika Dez
©Melika Dez
©Melika Dez

Par moment, la narration laisse entièrement place au mouvement. Peut-être alors que notre silence attentif aurait dû laisser place à des réactions audibles. Car malgré l’impressionnante rapidité et fluidité des corps, l’œuvre n’échappe pas à quelques longueurs. Les péripéties se répètent, tout comme le vocabulaire chorégraphique  La pertinence de l'œuvre diminue alors, décevant les ambitions nommées dans sa description. Il y a cela dit du potentiel dans l’interdisciplinarité proposée entre streetdance, danse contemporaine et la marionnette, qui reste cependant à approfondir.

En s’attachant aux images déjà connues du genre, la dystopie s’essouffle en restant de surface.  Au détriment de l'œuvre, la narration suivant l’enfant renforce des clichés et la binarité des genres. Dans cette dernière, ce sont effectivement les interprètes d’expression de genre féminine qui portent l’enfant, avec les limitations de mouvements que cela implique. Nous n'échapperont donc pas, par exemple, au cliché de la fuite en panique, l’enfant dans les bras, en robe blanche immaculée. Les autres interprètes touchent à peine à l’enfant, n’y portent peu d’attention, préférant le laisser au sol à plusieurs reprises.

Ces constructions du genre n’ont plus lieu d’être dans ce non-lieu apocalyptique – surtout, en fait, qu’elles empêchent la narration et les interprètes de changer de registre pour amener nuances, évolutions, et arc dramatique. Cependant, la maîtrise technique demeure : la douceur et la fluidité de leurs gestes contrebalancent les évocations d’images et de violences. Tout en rappelant celles qui défilent en boucle sur nos écrans télévisées, l’œuvre engourdit les sens, alourdit, et ralentit le souffle. 

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