Dirt : Désirer se sortir de l’atterrement
— Par Emmalie Ruest
La dernière création du chorégraphe suédois et co-créateur de la compagnie Tentacle Tribe, Elon Höglund, Dirt, a été présentée hier soir au théâtre Outremont, dans le cadre de Parcours danse. La pièce se veut une critique des rapports abusifs que les humains entretiennent avec la Terre, à travers une chorégraphie qui se qualifie de « hip-hop conceptuel ». Un pari ambitieux pour un thème vaste, dansé par un quintette d’interprètes doués.
Clairs-obscurs dramatiques, musiques fantomatiques, personnages inquiétants : l’univers de Dirt est tout sauf lumineux. Certains codes de l’horreur sont même à l’œuvre. Il faut saluer la conception lumière de Benoit Larivière, qui rythme l’espace avec justesse et fait voyager les danseur·euses d’un lieu imaginaire à l’autre, en un instant. Le chorégraphe et danseur aux multiples talents Höglund signe aussi une musique enveloppante qui permet très souvent une empathie kinesthésique très efficace. L’utilisation du souffle lors de sections où les corps sont masqués ou de bruit de craquements lors d’un numéro de contorsions, nous connecte directement aux interprètes sur scène.
Les séquences chorégraphiques sont des hybrides entre l’expérimentation de la danse contemporaine et des influences de locking, de breaking ou encore de krump. Les portées sont un bon exemple : ils mélangent le travail du poids propre au contemporain et la puissance du streetdance. On sent d’ailleurs la filiation artistique de Rubberbandance et Kidd Pivot dans ces recherches de gestuelles.



Il manque cependant des clés de lecture pour apprécier certains concepts de Dirt. Le duo entre Elon Höglund et Amara Barner, qui précède l’arrivée d’une marionnette-bébé sur scène, en est un exemple. S’ensuit une course folle circulaire, où les hommes au centre semblent traverser des obstacles, et les femmes, à l’extérieur, protègent le bébé. Cet enchaînement de tableaux nous rend perplexes. Est-ce qu’on critique ici les stéréotypes de genre ou on les renforce? Ce n’est pas clair.
La présence de plusieurs leitmotivs - le personnage du bébé, les cagoulés, les portées acrobatiques, la manipulation des corps par les autres - cause aussi quelques longueurs et redondances.
À l’inverse, d’autres tableaux, qui semblent sortir de nulle part, sont emballants, comme celui des cagoulés orange néon. Ces personnages, à la fois menaçants et attachants, sont même parfois comiques. Mais ces répits humoristiques se perdent parfois dans le ton sérieux du reste de la proposition. Le trio entre Höglund, Rahime Gay-Labbé et Céline Richard-Robichon suprend et captive. Sans oublier la présence rassurante de Mecdy Jean-Pierre.
Dirt est imparfaite à certains égards, mais il faut reconnaître l’élan créatif d’Elon Höglund d’avoir osé se salir les mains en abordant des questions complexes, sans utilisation de la parole. Et de toute manière, la perfection, c’est surévalué.




