30 juillet 2026Critiques

Des arts dehors : un voyage aux multiples saveurs

— Par Gabrielle Bertrand-Lehouillier

On est à Stanley Park pour une visite guidée organisée par le Dance West Network et la compagnie autochtone Talaysay Tours. C’est ici que j’ai rencontré la majorité des artistes du programme Des arts dehors / Arts Outside (DADAO) et l’équipe du Dance West Network pour la première fois. Gavin Lewis nous a rassemblé autour d’un grand cèdre. De la nation Haïda, il est notre guide pour la prochaine heure. Il nous partage des bouts de son histoire personnelle et de celle de sa nation. Il raconte aussi celle des trois nations habitant sur les territoires autochtones de la ville que nous appelons aujourd’hui Vancouver : xʷməθkwəy̓əm (Musqueam), Skwxwú7mesh (Squamish) et Səl̓ílwətaʔ/Selilwitulh (Tsleil-Waututh). 

La main posée sur l’écorce, Gavin nous invite à lui poser des questions. Il souligne l’importance de cette action dans tout cycle de transmission : oser la curiosité et poser une question, c’est permettre à la personne qui la reçoit de partager son expérience et ses connaissances pour qu’elles ne soient pas perdues. 

Par une journée ensoleillée, plus chaude que celles qu’offre le printemps habituel de l’Ouest, je me suis rendue le lendemain à l’Alliance Française Vancouver pour assister aux performances des cinq artistes de DADAO. Je me prête ici au jeu du témoin. 

Savera : “The Awakening”

Dans l’atrium au plafond de verre, nous formons un grand arc de cercle au centre duquel Palak Dhiman prend place. Elle nous adresse un message d’espoir, pieds nus sur le ciment, ghungroos aux chevilles, sa robe rose cintrée contrastant gaiement avec le gris du plancher.  Elle se met ensuite en mouvement avec la fluidité et la précision du kathak, une

danse classique du Nord de l’Inde. Ses pieds claquent au sol avec vigueur. L’écho impressionne et me garde attentive. Je suis également captivée quand elle s’agenouille et glisse au sol, sa robe cachant alors ses jeux de jambes. Solidement ancrée, elle semble pourtant flotter. La sensibilité de ses expressions faciales et l’agilité de ses mains me racontent comment chasser le chaos et attirer la lumière. 

Devant ce rituel magique, je me sens complice et un sentiment de confiance grandit en moi. Je me demande quelle est la relation de la performeuse avec cette émotion. Comment la confiance traverse-t-elle sa pratique et au-delà ?

InsatiABLE or-bits

Face au grand mur vitré de la galerie qui laisse entrer le bleu du ciel et le regard des passant·e·s, je perçois à travers les corps d’autres spectateur·rices assis·es devant moi, Sarah Kennedy au sol. Sous la musique, j’entends sa respiration. Rapidement, elle se retrouve debout et je la vois entière. Ses gestes se répètent, se répètent, puis s’arrêtent. En haut, en bas. Sarah nous offre des lignes, des tours, puis un plié qui se balance frénétiquement. Avancer, reculer. Elle occupe tout l’espace de sa marche et regarde par-dessus son épaule. J’observe l’amplitude de son mouvement et j’ai le sentiment de l’accompagner dans un périple vers la transformation. Je ressens un désir d’émancipation. 

Je suis curieuse de savoir ce que le mot « émancipation » évoque dans le vécu de la performeuse. 

Gentle Glory

Au même endroit, dans la galerie lumineuse, Rachel Helten introduit son frère Benjamin à la musique. Puis, elle nous invite à prendre un instant pour se tenir soi-même dans ses bras. Après un temps pour se déposer dans cette auto-étreinte, elle nous propose d’expirer en faisant un son avec notre voix pour nous reconnecter au corps collectif et envoyer des vibrations d’amour dans le monde. 

Sur une trame sonore enregistrée avec sa propre voix, les gestes de Rachel sont tantôt tremblants et cassants, tantôt doux et légers. Ses mains agrippent l’air, cherchent, caressent, griffent… Sous le poids de ses mots qui soulignent des violences passées et actuelles, son corps est désorienté. Alors qu’une musique aérienne s’installe, l’artiste se donne cet auto-câlin à nouveau, mais grelottant, peinant à apaiser. S'ensuit un cri silencieux qui m’a fait frissonner d’empathie. J’en suis émue aux larmes. À travers mon propre brouillard visuel, je suis témoin d’une performeuse qui tournoie, tombe et se relève, désarticulée. Elle tend les bras pour enlacer l’invisible et au moment où je la pense écrasée, vaincue, son chant résonne dans la pièce. Je suis instantanément connectée à ma propre voix et à mes voies de réconfort, d’apaisement et de guérison. 

J’aimerais tant connaître le processus qui a permis à la performeuse de lier son mouvement et sa voix dans ce projet. 

Prayers Through Strawberry Fields / Prière pour les fraises

Pour les dernières présentations, le public est invité à gravir les escaliers ou à prendre l'ascenseur pour rejoindre la terrasse légèrement ennuagée de l’Alliance Française. À notre arrivée, Linden Yin Choi est déjà recroquevillée sur un large, mais mince tapis couleur paille. Une mélodie lyrique au piano et violon se met à jouer. J’ai le temps d’observer la couronne de menues fleurs roses dans les cheveux de Yin avant qu’elle articule les doigts de ses mains et de ses pieds avec lente agilité. Je la regarde ensuite se déplier et littéralement pousser comme une fleur au printemps, alors que le soleil perce les nuages. Se déployant toujours en lenteur, elle exerce toute sa force contre la gravité; action à laquelle je suis particulièrement sensible. Sur une musique plus grave, la fleur se flétrit jusqu’au sol. 

La proposition est simple. Néanmoins, l’image d’une petite pousse vert tendre qui fonce pour déplacer la terre et émerger au grand jour m’habite. Je pense vitalité, force, courage et recommencement. Quand je lis la description, j’y découvre un message profond à transmettre aux personnes immigrantes et aux travailleur·euses migrant·es détenues aux États-Unis. Je suis étonnée de la résonance de mon ressenti envers le sujet et tout le vivant. 

J’ai envie d’en savoir plus sur la manière dont la performeuse s’est inspirée des plantes et des champignons pour illustrer sa prière. 

Loitering

Un rythme lofi sort d’un haut-parleur bluetooth derrière le public qui se retourne pour voir Punit et Evie accoudé·es à une table. Une conversation ludique s’installe entre les deux interprètes. Je perçois rapidement que leur pièce s’appuie sur une structure d’improvisation. Je reconnais du footwork de break, quelques pas rapides d’une danse latine à deux et un bagage contemporain. Iels s’échangent des regards complices, se mettent au défi, rient, s’assoient, regardent leur téléphone et se jugent. Malgré que cette proposition m'a semblé un peu moins claire que les autres, j’ai apprécié qu’iels embrassent ce terrain d’expérimentation et utilisent non seulement l’espace au centre et alentour, mais aussi la rambarde de la terrasse et le mobilier de patio. Je me suis d’ailleurs malgré moi retrouvée au milieu de l’action, assise précisément entre les deux chaises réservées à leur performance. J’ai eu envie de jouer avec elleux, mais je me suis retenue. 

Je me demande comment iels auraient réagi à cet imprévu, mais surtout si impliquer et inviter le public à dériver dans leur univers fait partie d’une suite possible pour leur projet. 

Et puis, voilà. Les félicitations et les discussions émergent sur la terrasse de l’Alliance Française de Vancouver. Je me rappelle les érables à grandes feuilles que nous a présenté Gavin, notre guide dans Stanley Park. Il nous a partagé que tout ce qui pousse à proximité de ces arbres est plus sucré : racines de réglisse, framboises, etc. En sortant des présentations de DADAO, je me dis que nous sommes exactement comme ces arbres. Nous avons toustes ce pouvoir : imprégner ce qui pousse autour de nous de notre saveur. Une manière pacifique, mais radicale de changer le monde.

Restez à l'affût de nos prochaines publications pour lire les réponses des artistes du DADAO 2025-2026 aux questions de Gabrielle !

© Soma Anima Arts

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